Le monde à l'envers

Sous le Soleil Noir

Zarkaoui a gagné

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Non, le titre n’est pas de moi, il est, évidemment, du Monde: c’est même leur éditorial du 9 juin!

Beaux joueurs, les artistes du Monde (car à ce niveau là, c’est pas du journalisme, c’est du ressort de la fiction) reconnaissent tout de même en ouverture de leur édito que:

L’élimination d’Abou Moussab Al-Zarkaoui, tué le 7 juin dans un raid aérien de l’US Air Force près de Bagdad, est une victoire pour les Etats-Unis, engagés depuis septembre 2001 dans une « guerre contre le terrorisme », et depuis mars 2003 dans une guerre en Irak. C’est aussi une victoire pour le gouvernement et les services de sécurité irakiens, car Zarkaoui était leur ennemi. C’est enfin une victoire pour le peuple irakien dans son écrasante majorité, car, qu’il soit pro ou antiaméricain, il était la première victime du chef d’Al-Qaida.

Vous vous en doutez, il y a un « mais » qui va suivre…

Cette victoire ne doit toutefois pas masquer la réalité : le vainqueur, à ce jour, dans cette guerre, est Zarkaoui lui-même. Avant de disparaître, le djihadiste jordanien a, en moins de trois ans, gagné ses principaux paris.

Boum badaboum tralala! Zarqawi vient de prendre 1000lbs d’explosifs sur le coin de la tête, et c’est lui qui a gagné! C’est ça la réalité! La réalité alternative du Monde! C’est une victoire pour l’armée US, le gouvernement iraqien, les Iraqiens eux-mêmes, MAIS la vérité est ailleurs! Appelez vite Mulder et Scully, Le Monde vient de passer dans un univers parallèle!

Les « paris » gagnés de Zarqawi ?

Zarkaoui promettait une débandade internationale : en s’attaquant au siège de l’ONU à Bagdad, puis en décapitant des otages occidentaux, il est parvenu à faire fuir d’Irak les agences des Nations unies, les ONG et les hommes d’affaires étrangers.

Les couards ont fui. L’armée US ? Elle n’a pas cédé. Voilà bien la preuve de l’inutilité de l’ONU si il y en avait besoin (pensez au Darfour, à Srebrenica, au Timor, au Cambodge, à l’Angola, au Congo, au Rwanda… les exemples sont trop nombreux!)
Les entreprises privées ? Elles sont bien sûr un plus dans la reconstruction du pays, et certaines sont restées, mais elles ne sont pas essentielles à la réussite du projet de démocratisation iraqien.

Zarkaoui promettait une guerre sans merci à l’armée américaine : même si sa participation y fut, d’un point de vue militaire, sans doute moins déterminante qu’il le prétendait – la plupart des opérations étant menées par des rebelles irakiens, ex-saddamistes, islamistes ou villageois sunnites -, le résultat est là : pas une patrouille américaine ne peut espérer sortir de sa base à Bagdad et dans le « triangle sunnite » sans être harcelée, souvent de manière meurtrière.

C’est faux, bien sûr: le nombre de morts US par jour en moyenne est de 2 ou 3 tués, à comparer au nombre de patrouilles US… L’armée US n’est pas démoralisée, d’ailleurs les réengagements sont nombreux dans les unités déployées:

Although both the Army and the Marine Corps are having trouble attracting fresh recruits — no surprise, given the state of public opinion regarding Iraq — reenlistment rates continue to exceed expectations. Veterans are expressing their confidence in the war effort by signing up to continue fighting.

Troisième point du Monde:

Zarkaoui, enfin et surtout – c’est ce qui le différenciait d’un Oussama Ben Laden en guerre contre l’Occident et l’Arabie saoudite -, promettait sang et larmes aux chiites, aux Kurdes, et une guerre civile en Irak : elle est là.

Elle est là ou non ? Car qui se bat à part les terroristes contre tous les autres ? Les shiites ne massacrent pas les sunnites, les kurdes ne massacrent pas les sunnites, il n’y a pas de nettoyages ethno-religieux massifs. Les troubles sont localisés entre Bagdad et le triangle sunnite. L’armée iraqienne est multi-ethnique. Les lignes de faille sont travaillées par les attentats et les tueries diverses, mais le gouvernement lui-même tient bon.

Le Monde cite quelques éléments factuels:

Certes les Irakiens ne sont pas massivement descendus dans les rues des villes, kalachnikov au poing, pour tuer leurs voisins.

Mais les milices sunnites et chiites assassinent quotidiennement, les transferts de population ont commencé, et un climat de méfiance intercommunautaire, voire de haine, embrase l’Irak.

La violence est limitée, et les transferts de population, où sont-ils ?

Cette guerre civile, larvée depuis 2004, plus violente depuis ce printemps 2006, est la principale victoire de Zarkaoui. Il a imposé aux Irakiens, y compris à la guérilla sunnite, cette haine absolue des chiites. Il a planté une graine beaucoup plus inquiétante pour les gouvernements de Washington et de Bagdad que les morts de soldats et de policiers.

Quid des éléctions ? Quid du partage du pouvoir entre les ethnies du pays ? Quid de l’armée multi-ethnique ? Evidemment les attentats laisseront des traces, mais les sunnites finiront par abandonner le combat: ils sont minoritaires, ils ont face à eux un gouvernement déterminé, l’armée US, et Al Qaeda joue littéralement « contre » eux en allant trop loin! Inquiétant oui, mais ne voir qu’un côté des choses est réducteur.

Et bouquet final:

Sa disparition ne change donc a priori rien au défi irakien. Il faut certes attendre de voir qui prendra sa suite. Il faut surtout résoudre, en Irak, les questions de fond : celles de la souveraineté et de la gouvernance, celles de l’occupation américaine, de l’ingérence iranienne, de la destruction de l’économie, de l’islamisation de la société.

Sa disparition ne change rien ? A part qu’Al Qaeda en Iraq est décapitée, que maintenant tous les niveaux hiérarchiques d’Al Qaeda en Iraq sont infiltrés, que l’organisation n’a donc plus de sécurité interne, va devoir se restructurer, revoir toutes ses procédures… Ce dernier paragraphe sert en fait uniquement à faire ce que les anglais appellent « moving the goal posts »: on déplace l’objectif.
Mais tout comme Zarqaoui a trouvé sa fin, les problèmes évoqués trouveront des solutions.

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