Le monde à l'envers

Sous le Soleil Noir

Qui a gagné ?

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Qui a gagné en Irak, Bush ou Ben Laden ? c’est la question que posait Clémence Lemaistre à Pascal Boniface dans 20 Minutes, le 8 décembre dernier. L’absurdité même de la question devrait la disqualifier totalement: l’Iraq n’est pas une affaire personnelle entre Bush et Ben Laden, elle concerne avant tout les Iraqiens eux-mêmes, ce que semblent oublier fréquemment nos médias et politiciens franchouilles! Quel mépris pour les Iraqiens… D’autre part il y a ce traditionnel renvoi dos à dos Bush/Ben Laden: deux faces d’un même extrêmisme religieux, d’une même volonté de domination totale du monde. L’un pour nous imposer sa version de l’Islam, pas de musique, pas de femme, pas d’Internet, pas de livres et autant d’interdits qu’il y a de plaisir dans la vie, l’autre pour imposer la mondialisation néo-libérale, la religion de l’argent, du mépris de la différence, du culte de l’uniformisation, du consumérisme effréné, de la pollution débridée… mais ça, on y est habitué ici en France…

Malgré tout, Pascal Boniface a répondu aux questions posées, la première sur le bilan de l’intervention après 20 mois:

C’est compliqué de tirer un bilan maintenant, car certaines conséquences ne sont pas encore visibles. Ainsi, s’il était positif, sur le moment, d’aider les moudjahidins à lutter contre l’URSS en Afghanistan, on a vu ensuite que cela a favorisé l’émergence du chaos. Pour l’instant, en Irak, le bilan est mitigé. D’un côté Saddam Hussein a été déchu, ce qui est positif pour la population irakienne et pour les pays de la région. Mais de l’autre, le terrorisme et la haine des Américains se sont développés. La question est de savoir qui a gagné entre George W Bush et Oussama Ben Laden ? Je crains que ce ne soit Bush dans l’immédiat, mais Ben Laden à l’avenir.

Pour pouvoir peser sur l’Histoire il faut prendre des risques. Par exemple celui de financer des groupes, qui plus tard, se battront entre eux selon des lignes de fracture largement ethniques (Pashtuns au Sud contre Tadjiks au Nord, pour résumer), plongeant un pays dans un chaos propice à l’agitation talibane. Evidemment cette présentation passe sous silence la guerre civile de 1973 à 1979, suite à un coup d’état gauchiste, puis en 79 l’invasion des troupes de l’Armée Rouge et les 10 années de guerre subséquentes, l’arrivée de combattants étrangers, séoudiens notamment, financés par leurs gouvernements, via le pétrole. Et les talibans non plus ne sont pas arrivés au pouvoir d’un coup de baguette magique: ils ont été formés et armés par les services secrets pakistanais, l’ISI. Largement de quoi expliquer la situation de l’Afghanistan dans les années 90. Mais c’est tellement plus à la mode de faire porter le chapeau aux Américains, et ça permet même aux plus véhéments de déclarer, qu’après tout, ils l’ont bien cherché.
Au fait, dans les années 70 et 80 il se passait quoi en France ? On donnait asile à Khomeiny, Baby Doc, et Giscard allait chasser avec Ceaucescu (qui lui « offrait » des diamants), et j’en oublie certainement. Oh mais oui! Chirak vendait un réacteur nucléaire à Saddam, et GIAT distribuait des armes à tout le monde (Iran, Irak, en Afrique…). Bref la France, grande Nation devant l’Histoire, chantre des droits de l’homme pour tous, avait déjà choisi le camp de l’oppression, de la tyrannie et des commissions sur gros contrats pour les intermédiaires divers. La paille et la poutre…

Ceci étant, peut-on vraiment affirmer que l’hostilité générale envers les Etats-Unis a augmenté avec la libération de l’Iraq ? A-t-elle augmenté en Iraq ? Oui, du côté des baasistes et des islamistes. Mais le reste de la population ? Pourquoi en voudraient-ils à leurs libérateurs ?
Alors où s’est accrue la haine anti-américaine ? Hmm faisons un rapide retour sur la politique américaine de la décennie 90: libération d’un pays musulman, le Koweït, puis de la Bosnie, autre pays musulman, puis du Kosovo, encore un endroit peuplé d’une large majorité de musulmans, processus de paix israëlo-arabe sous les auspices de Clinton et même reprise de relations diplomatiques avec l’Iran… tout cela pour aboutir à quoi ? Au 11 septembre 2001, et en Israël à la seconde Intifada. Conclusion: il n’y a absolument pas besoin d’actions « négatives » de la part du gouvernement des Etats-Unis pour motiver les terroristes islamistes. L’existence même des USA est une insulte à leur foi. Comment un pays aussi impie peut-il dominer la planète, et pervertir la jeunesse musulmane avec ses jeans, ses clips vidéos, sa musique dégénérée ? Les conséquences de l’inaction comme celles de l’action sont à redouter. Clinton a ignoré Ben Laden. Clinton a même tout fait pour satisfaire la « rue arabe ». Et notez que le pays arabe qui a le plus souffert de la politique américaine dans les années 90 n’a pas produit un seul terroriste: l’Iraq.

Alors que faire pour apaiser cette haine ? La réponse c’est la démocratisation de l’Iraq. Et ce n’est d’ailleurs pas en 20 mois que la réussite d’un projet aussi colossal peut s’évaluer… Ben Laden perdra si le processus enclenché va au bout, dans 3 ans, 5 ans, 10 ans, si l’Iraq devient une société libre, débarassée des terroristes, avec une économie libre, des filles dans les écoles, de la musique à la radio, et des talks show à la télé… et c’est déjà bien parti en ce sens! Ensuite il faut que cette expérience serve aux pays voisins… et nul doute que si 25 millions d’Iraqiens vivent libres cela donnera des idées aux Iraniens, où, faut-il le rappeler, 70% de la population a moins de 25 ans…

Malgré les progrès, le consensus médiatique est que l’Iraq est un vaste chaos meurtrier, où l’armée US est mise en échec par la « résistance » d’Iraqiens… d’où la question suivante:

20 Minutes: Peut-on espérer une sortie de crise dans les mois à venir ?
Pascal Boniface: Le scénario idéal serait que les élections législatives du 30 janvier, sans être parfaites, débouchent sur un véritable gouvernement irakien, qui puisse négocier le départ des Américains. Car leurs troupes sont plus un problème qu’une solution et, militairement, les Etats-Unis ne peuvent pas se maintenir: la coalition se délite, le Pentagone peine à recruter les 50.000 hommes nécessaires, et la guerre coûte 70 milliards de dollars par an, une somme importante, même pour Washington.

Comment reconnaît-on un véritable gouvernement iraqien ? Facile: il demande le départ des troupes US! Mais un tel gouvernement serait suicidaire, car les terroristes interpréteraient le départ des troupes US comme une grande victoire (avec raison), et les pays voisins (comprenez l’Iran et la Syrie, voire la Turquie) se lanceraient tout de suite dans une entreprise de conquête du pouvoir iraqien, peut-être même de conquête tout court (pensez à l’Iran). Aujourd’hui, contrairement à ce qu’affirme PB, l’armée US fait partie de la solution: le problème ce sont les terroristes et leurs soutiens. Concernant les 50.000 soldats, voir The Belmont Club: ce n’est pas tout de recruter des soldats, il faut ensuite les entraîner, en faire une force opérationnelle, l’intégrer dans un schéma général, lui apporter du support, des transports… Ah et pour les 70 milliards de dollars, effectivement c’est une belle somme. A rapprocher des estimations de l’impact du 11 septembre: des centaines de milliards de dollars en quelques secondes (je ne parle pas de la valeur des tours, mais de l’impact sur les décisions d’investissement partout dans le monde, des effets sur l’emploi, etc). Mieux vaut une guerre à 70 milliards l’année qu’un 11 septembre tous les 10 ans…

20 Minutes: Les troupes étrangères ne favorisent donc pas la stabilisation du pays ?
PB: sur le terrain, la situation n’est toujours pas stabilisée. Chaque victoire militaire est provisoire et suscite davantage de haine à l’encontre des Américains. On est dans l’impasse.

La situation n’est pas stabilisée ? Dans 90% du pays il n’y a pas d’attaques, hormis peut-être quelques rares attentats. Les attaques sont concentrées sur le triangle Bagdad Ramadi Fallujah. Il en a toujours été ainsi sauf lors du feu de paille d’Al Sadr: les terroristes sont des déçus du nouvel Iraq, ceux qui peuplaient les palais de Saddam et ramassait les miettes qu’il leur laissait, des Sunnites. Maintenant il est vrai que le petit nombre d’attaques en dehors de ce périmètre suffit à instiller la peur, et à faire un grand nombre de victimes. Mais qui suscite la haine des autres ? Ceux qui posent les bombes et tuent les innocents (et parfois des soldats américains), ou les soldats qui pourchassent les terroristes ? PB pense-t-il vraiment que l’Iraqien moyen a si peu de cervelle qu’il mette sur le dos des Américains les attentats ?
Au fait PB, chaque victoire militaire est provisoire, mais quand un terroriste est mort, c’est provisoire aussi ? Il arrivera bien un jour où le romantisme de crever d’une balle tirée à 1 mile, d’un missile d’un avion qu’on a même pas entendu, d’un tir d’artillerie déclenché par un UAV invisible finira par s’éteindre… tandis que l’appel de la liberté se fera plus attirant.

20 Minutes: Quel est l’autre scénario ?
Le scénario catastrophe: l’éclatement du pays entre Kurdes, chiites et sunnites. L’augmentation du chaos et des actions terroristes, l’Irak devenant pour ces combattants le symbole de la lutte contre les Etats-Unis.

On est dans l’impasse, mais ce n’est pas encore le scénario catastrophe ? Hmm. L’Iraq n’est pas déjà le lieu « in » pour les terroristes et apprentis terroristes ? Hmm. Et au fait, pourquoi le pays n’a pas déjà éclaté, depuis le temps que des Sunnites posent des bombes lors des fêtes religieuses chiites, à Mosoul, et assassinent par ci par là le clergé chiite ? Peut-être parce que les dignitaires chiites appellent constamment au calme, peut-être pour les mêmes raisons que les chiites n’ont pas suivi Al Sadr, qu’ils n’ont pas envie de prendre les armes et de se venger en égorgeant massivement ces Sunnites qui leur en ont fait baver pendant des décennies ? En tout cas malgré tous les efforts des terroristes, ce scénario ne se réalise pas, et les élections approchent. Après les élections ce sera trop tard. Plus le gouvernement iraqien gagne en légitimité (ce qui n’est pas évident avec Allawi hélas), plus l’armée iraqienne est aguerrie et plus ce scénario est improbable. Le temps joue contre les terroristes. Ils le savent. Ils sont en train de perdre.

20 Minutes: La conférence de Charm El Cheikh, fin novembre, qui a réuni la communauté internationale au chevet de l’Irak, a-t-elle permis des avancées pour la région ?
PB: Déjà, elle a le mérite d’avoir eu lieu, alors qu’il y a encore quelques mois les Etats-Unis y étaient farouchement opposés. Certes la France et l’Allemagne ont cédé sur la question de la dette irakienne [en acceptant de la réduire]. On peut aussi regretter que toutes les forces politiques irakiennes n’y aient pas assisté, contrairement à la conférence de Bonn sur l’Afghanistan, en décembre 2001. Mais en même temps, l’ONU était présente aux côtés des Américains. Il faut saluer ce retour des Etats-Unis dans le jeu multilatéral, même s’il se fait plus par nécessité que par conviction

En fait cette conférence a permis de faire du donnant-donnant: le gouvernement US fait semblant de jouer au jeu des réunions où l’Evian est obligatoire et où les Français croient encore être importants, et les Français payent en réduisant la dette contractée par Saddam (pour acheter des armes qu’il achetait entre autres aux Français). En gros l’Etat français a payé pour se sentir important: une grande victoire diplomatique!
Dommage que toutes les forces politiques iraqiennes n’aient pas assisté à cette conférence: il manquait Zarqawi, Saddam, Al Sadr et tant d’autres! Le gouvernement français souhaitait les inviter mais ils étaient occupés: soit en prison, soit en train de poser des bombes.

20 Minutes: George W Bush reste toutefois un partisan farouche de l’unilatéralisme.
PB: Sur le dossier irakien, les Etats-Unis ont davantage besoin du monde extérieur que l’inverse. je pense d’ailleurs que le second mandat de Bush ne sera pas aussi unilatéral que le premier. Bush est homme pragmatique. Or, sa politique unilatérale ne fonctionne pas et elle lui complique la tâche

Besoin de quoi ? D’aide militaire ? D’argent ? De leçons de la part de l’Union Européenne ? Les Etats-Unis sont incomparablement plus puissants sur tous les plans que l’Europe. Et cet écart ne fera qu’augmenter avec le temps. L’Europe glisse dans l’irrelevance.
Des gens comme Pascal Boniface donnent beaucoup trop d’importance à la mascarde onusienne, au « ballet diplomatique ». [Pour moi un ballet c’est un spectacle où des hommes en collant mettent du maquillage et gesticulent sans but… c’est parfois beau mais c’est la plupart du temps ennuyeux et inutile, et en plus ça coûte cher…]. Mais, heh, il en vit de l’ONU ce brave Pascal: il est membre du comité consultatif du désarmement auprès du secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan! Et je suppose que le premier client de l’IRIS, son institut de recherche, est l’Etat français ou les partis politiques divers…

20 Minutes: le remplacement de Colin Powell par Condoleeza Rice n’annonce pourtant pas un assouplissement de la politique étrangère américaine…
PB: Condoleeza Rice n’est pas une colombe, mais elle est moins idéologue que Donald Rumsfeld [secrétaire à la Défense], et contrairement à Powell, elle a de l’influence sur Bush. Elle n’hésitera pas à se passer des néoconservateurs quand elle verra qu’ils les ont poussés dans l’impasse

Condi Rice n’hésitera pas à aller plus loin que Powell, à dire merde aux Européens si sûrs d’eux, si arrogants, et à les mettre en face de la réalité: l’Europe est impuissante militairement, gangrénée de l’intérieur par ses politiques socialistes, avec une natalité défaillante, une croissance poussive, et majoritairement prête à se courber devant n’importe quel dingue pourvu qu’il paye comptant. A moins que Rumsfeld saute, ce qui est toujours possible (màj: finalement il a toujours la confiance de GWB: tant mieux), la politique US ne va pas changer. Et j’espère même qu’elle va empirer.

Au final ce qui manque à ce genre de discours c’est un plan général pour l’Iraq, le Moyen Orient, la réponse à donner au terrorisme, à la menace d’une arme nucléaire iranienne. Que faire, M. Boniface ? Aligner les chefs d’Etat de dictatures terroristes et leur faire signer sur l’honneur qu’ils ne fabriqueront pas d’arme atomique ? Leur faire « jurer cracher » qu’ils n’enverront pas des adolescents ceinturés d’explosifs se faire sauter dans le métro ? C’est bien beau le jeu multilatéral mais ça ne résout pas le problème du terrorisme, pas plus que ça n’a fait cesser les massacres au Darfur, au Kosovo ou ailleurs. Il serait peut-être temps que les Européens le comprenne. Les plus naïfs ne sont peut-être pas les Américains qui pensent installer la démocratie au Moyen Orient…

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